La fable des pitons jaunes                                                                                précédent - suite
qu'on réalise et le risque couru. Il faut savoir jusqu'où on peut aller, sans aller trop loin. Ne pas se servir d'un piton, tout en le mousquetonnant pour l'assurance, supprime pratiquement toute cette partie de notre sport, et c'est une partie très importante. En toute honnêteté sportive, il faut se dire : "j'utilise un tel piton, ou alors je ne l'utilise pas du tout. Sinon on a le cas de Fontainebleau : passages extrêmement difficiles, mais que presque personne ne songe à tenter à plus de trois ou quatre mètres du sol : c'est, comme l'écrit Guido Magnone, une "école de mouvements purs". C'est très amusant et très utile, mais il y manque l'essentiel (1).

Et enfin, il faut distinguer entre sport et masochisme. Prenons deux cas bien différents. Quand je pars faire le Zig-Zag, je me prépare à une agréable voie de IV, avec un amusant passage de V : franchement, je n'ai pas la moindre envie de passer une demi-heure à essayer en cours de route un VI sup., que je n'arriverai quand même probablement pas à réussir : moi, cela me gâche mon plaisir. Et quand je pars (rarement) faire les Taches Rouges, je trouve qu'il y a déjà bien assez de passages de VI obligatoires, et qu'il est bien inutile de me mettre encore sur le dos deux pas supplémentaires, parce qu'il reste deux pitons utilisables ! Si ces pitons n'y étaient pas (ou s'ils étaient ailleurs) le cas serait différent, et alors j'essaierais de passer. Mais puisqu'ils y sont. moi, j'ai bien l'intention de continuer à me tirer sans vergogne à tous les pitons dont je trouve trop compliqué de me passer !
J'espère qu'on me laissera faire. Car, dans les trois articles que Claude a consacrés à cette question, je relève, quoi qu'il en dise, une fâcheuse tendance à la coercition.

Certes, il a précisé : "chacun est libre", "il est bien évident que seuls s'imposent ce raffinement ceux qui le veulent bien". Ouf : on respirait. Oui, mais : "en escamotant au moyen de pitons la difficulté des passages, on ne peut estimer avoir réellement réussi une voie", "pourquoi tricher ?", "un grimpeur sportif devrait.", et enfin, le bouquet : "quant à ceux qui dénigreront ou qui dédaigneront ces efforts ... il y a la fable des raisins verts, qui écrira la fable des pitons jaunes ?"

Bon, puisque personne ne semble se décider, moi je l'écris : non, mon cher Claude, les raisins ne sont pas forcément trop verts... mais on peut préférer les oranges !

Il faudrait quand même essayer de comprendre une fois pour toutes que l'intérêt de l'alpinisme provient en grande partie de la liberté qui préside à sa pratique. Il en a toujours été ainsi, et il doit continuer à en être ainsi. Evidemment, la liberté de chacun s'arrête là où commence celle des autres : par exemple, ajouter ou enlever de façon anarchique des pitons, casser ou tailler des prises, ne sont pas des procédés admissibles, parce qu'ils gâchent la joie des autres. Mais à part cette réserve, chacun doit être libre de grimper comme il lui plaît.

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