Emilio Comici                                                                                                       précédent - suite
Presque au sommet de l'aplomb, ils débouchèrent sur une vire herbeuse. Au-dessus de la vire il y avait un ressaut de roche, peu élevé mais vertical. L'homme le franchit presque machinalement, sans y penser. Mais quand il fut en haut, il comprit qu'il n'était pas utile de faire grimper la jeune fille, inexperte et assurée à la diable. Aussi lui dit-il de se détacher ; de toute façon, elle était en sûreté. Les cordelettes lui serviraient à lui pour redescendre sur la vire.

Ainsi fut fait. Quand il eut récupéré les cordelettes, il en passa une autour d'une petite saillie rocheuse et s'y suspendit pour en éprouver la résistance. Elle tenait bon. Alors il s'abandonna au vide pour descendre. La cordelette cassa. L'homme tomba dans le vide.
 
On raconte que, lorsqu'il s'entraînait, il avait coutume de s'exercer aussi aux chutes ou plutôt aux vols auxquels sont assez souvent exposés les premiers de cordée dans le sixième degré :
l'important, c'est de se détacher du rocher de manière à pouvoir retomber sur ses pieds quand la corde, retenue par un piton ou par le compagnon, se retrouve en tension. Malheur au contraire à qui se tient collé à la paroi, prêt à se heurter à la moindre saillie.
 
Eh bien, on dit que, tandis qu'il volait vers l'abîme, sans l'espoir cette fois d'être retenu par un compagnon, avec la présence d'esprit et la perfection de mouvements qu'il aurait pu mettre en ouvre dans la tranquillité d'un gymnase, il faisait des bras et des jambes, rythmiquement, le geste de se maintenir à distance de la roche.
Il comprenait que l'unique chance de s'en tirer était d'atterrir sur un pré ou sur une pente d'éboulis. Un heurt direct avec la roche aurait en tout cas été fatal. Il tomba effectivement en dehors, sur l'herbe. Mais c'était un vol de quarante mètres. Il fut tué sur le coup. Il y a, dans cette fin d'Emilio Comici, un tel concours de circonstances malignes, une telle combinaison de coups du sort mesquins qu'aujourd'hui encore, quand on y pense, on se sent révolté.

Fait à remarquer : bien qu'il ait osé des acrobaties que personne au monde n'avait tentées avant lui, Comici était un alpiniste particulièrement prudent, qui n'avait pas du tout honte de planter un piton d'assurage en troisième degré si la roche ne lui semblait pas sûre. Le souci de toujours s'assurer était justement une des caractéristiques
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